Droits de douanes américains : quelles conséquences ?

Droits de douanes américains :
quelles conséquences à notre échelle ?

Trois. C’est le nombre de crises que l’import-export aura dû affronter en l’espace de 5 ans au niveau mondial. Après la crise du Covid et les différents confinements qui avaient entraîné la fermeture de ports en Chine et des entrepôts sur les sols américains et européens, la crise du transport maritime en 2021 qui avait fait augmenter le prix des containers de 200 à 300%, voici celle des droits de douanes américains. Avec 145% de droits de douanes supplémentaires pour la majorité des produits fabriqués en Chine entrant sur le sol américain, le monde du jeu de société n’est évidemment pas épargné. Dans cet article, oubliez toute prise de position politique, il s’agit juste de décrypter avec Hervé Plas, responsable de l’équipe Export chez Blackrock Games, quelles conséquences cela peut avoir à l’échelle d’un distributeur, sur ses partenaires et ses éditeurs.

`96 % des acteurs du marché du jeu et du jouet aux États-Unis sont des petites et moyennes entreprises. 46 % d’entre elles risquent de faire faillite d’ici Noël en raison de la politique tarifaire américaine actuelle. Source : The Toy Association™

En partant de ce postulat on comprend que la situation pour nos partenaires américains est dramatique. L’augmentation des droits de douanes décidée par Donald Trump a aujourd’hui un triple impact sur eux selon le degré d’avancement de leurs projets : si le jeu est en cours de production ou a été déjà produit, si la fabrication du jeu était en passe d’être lancée, si le projet était en réflexion.

Le jeu est en cours de production ou a été déjà produit

« C’est la situation la plus difficile pour nos partenaires », explique Hervé. Le cas où les jeux sont sortis ou en passe de sortir d’usine en Chine. Des contrats ont été signés. Tous les partis sont engagés.  « Pour faire simple, avec les 145% de taxe supplémentaires on est dans une situation où un jeu que je vends 5 € à notre partenaire, il va le payer 12,50 € pour le faire entrer sur le sol américain. Si je le vends 20 €, il va le payer 50 €, etc.». L’impact est immédiat et notre partenaire doit _du jour au lendemain_ prendre une décision sur le devenir de sa marchandise à la sortie d’usine. Les possibilités? Restreintes.

  • Il laisse son stock en Chine et croise les doigts pour que la loi soit abrogée ou tout du moins allégée dans les semaines à venir. « Ça va poser la question du coût du stockage et à terme de la spéculation qui va en résulter s’ils sont trop nombreux à choisir cette option. Sans compter l’humidité des entrepôts chinois qui peut ne pas être sans conséquence sur l’état des jeux », explique Hervé.
  • Le partenaire cherche d’autres débouchés. « La plupart de nos partenaires, pour ne pas dire tous, sont proactifs. Ils cherchent des solutions alternatives. Écouler une partie de leur stock sur d’autres marchés anglophones fait partie des options. Mais quand on a une commande anticipée pour le marché américain de l’ordre des 30.000 unités, se contenter d’en écouler 5.000 ou 10.000 ça ne peut pas être une finalité ».
  • Il paye ! « Cela implique évidemment d’avoir la trésorerie et les reins suffisamment solides derrière. C’est l’option prise par certains de nos partenaires qui refusent de rester sur un statuquo, de vivre sur leur stock, et de prendre le risque d’être en rupture très (trop) rapidement. Cette solution ne sera pas sans conséquences pour le marché américain : nos partenaires devront forcément répercuter ces augmentations pour continuer de gagner leur vie. Plusieurs pistes sont envisagées : augmenter de 20 ou 30% le prix des jeux concernés, lisser l’augmentation sur l’ensemble de leur catalogue pour que les 2 ou 3 jeux impliqués ne soient pas impactés de manière déraisonnable, vendre directement en ligne pour profiter d’une marge plus importante, etc ».

La fabrication du jeu était en passe d’être lancée

Dans le cas précis où les jeux étaient prêts à être imprimés, la politique de Blackrock Games a été simple explique Hervé Plas, « tous les projets qui n’étaient pas lancés sont aujourd’hui en pause. Nous avons la volonté d’être solidaire avec nos partenaires américains et de ne pas les mettre plus en difficultés. Les éditeurs partagent d’ailleurs cet avis et sont plutôt compréhensifs sur le sujet ».

En stand-by ? Oui. Mais combien de temps ? Si la persistance (ou non) de la nouvelle réglementation américaine jouera le rôle principal niveau calendrier, d’autres éléments vont très prochainement entrer en ligne de compte. « Des devis ont été lancés pour une production européenne. Certes plus onéreuse en coût de fabrication mais moins taxée (pour le moment) à l’entrée du sol américain. Malheureusement derrière, c’est mathématique… plus de projets produits dans les usines européennes, égal risque de bouchon, égal délai de production plus long…» Ces jeux verront bien le jour mais le court terme risque de devenir du moyen terme.

Le jeu était à l’état d’ébauche

C’est là que le bât blesse. Sur le long terme rares sont ceux capables de deviner les effets de cette réglementation sur l’univers des jeux de société aux États-Unis.

« Nous n’avons pas réduit nos effectifs suite à ces droits de douane, mais nous avons annulé des projets à venir. Tant que ces droits de douane seront en vigueur, trois ou quatre jeux très intéressants ne devraient pas voir le jour sur le marché américain, alors qu’ils devraient sortir dans le monde entier. Nous allons ouvrir une maison d’édition en français et en allemand et nous prévoyons désormais de publier directement des jeux dans ces langues en plus de l’anglais », Nathan McNair sur son blog de Pandasaurus

À l’image de notre partenaire américain, Pandasaurus _entreprise familiale qui fait vivre 4 personnes_ l’urgence est à l’adaptation. Trouver des solutions pour faire face à l’hémorragie. Un état des lieux confirmé par le responsable export de Blackrock Games : « Ce qui est compliqué dans cette situation, c’est qu’on n’a pas eu de préavis. Ça nous est tombé dessus comme ça du jour au lendemain, et personne n’a pu anticiper quoi que ce soit. Les stocks n’ont pas pu être rapatriés avant la mise en place de la nouvelle politique tarifaire, la trésorerie anticipée… Le monde du jeu se retrouve un peu paralysé. Dans ce contexte économique incertain, il est difficile d’aller à la rencontre de nos partenaires pour leur proposer des nouveautés ».

À court et moyen termes, l’inspiration et la créativité risquent donc d’être les premiers sacrifiés sur l’autel de la pérennité, avec une concentration des efforts sur la production de jeux à réputation déjà installés et sur lesquels la « rentabilité » est quasi assurée. Et sur le long terme ? « La situation est tellement instable qu’il est difficile de se prononcer. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Nos partenaires sont des passionnés et ils tenteront de trouver des solutions (européennes ou autres) pour proposer sur le marché américain des nouveautés. Mais une chose est sûre, les États-Unis ne disposent pas aujourd’hui des moyens pour produire sur leur sol des jeux de société ». La situation semble donc dans l’impasse de ce côté-là. Et Nathan McNair de Pandasaurus le confirme : « si quelqu’un trouve un moyen de fabriquer des jeux de société de haute qualité aux États-Unis à des prix raisonnables, je serais ravi de les produire aux États-Unis. Honnêtement, cela me simplifierait la vie en termes de logistique d’expédition […] Je n’ai jamais imprimé nos jeux en Chine parce que je voulais les imprimer en Chine. J’ai imprimé nos jeux en Chine parce que c’est là-bas que se trouvent la plupart des imprimeurs. Il existe quelques exceptions à cette règle, mais nous ne produisons pas vraiment le genre de jeux qui conviennent aux quelques fabricants américains existants ».

Quelles perspectives ?

Pour le marché du jeu américain difficile de faire des pronostics. Sans une marche arrière de Trump sur sa politique de fiscalité, le secteur du jeu de société devrait suivre la même dynamique que l’ensemble des marchés concernés. Les « Grands » devraient s’en sortir et finalement ce seront les plus « Petits », les rêveurs et le pilier de l’innovation qui devraient en pâtir. D’où la prévision de The Toy Association™. Ensuite c’est mécanique, lorsqu’un marché est accaparé, il n’existe plus aucune raison d’innover…

Et face à une diversité restreinte, des ruptures de stocks récurrentes, et des prix en hausse, les acteurs du monde du jeu craignent que le public ne finisse par bouder le secteur : « Les Américains sont touchés de tous les côtés par cette hausse des droits de douane, dépenser de l’argent pour un jeu de société risque de ne pas être leur priorité », explique Hervé Plas avant de renchérir « nos partenaires continuent quand même secrètement d’espérer. Ils se disent qu’avec la fin d’année qui approche et le risque d’un Noël sans jeu ou jouet sous le sapin, ça peut faire bouger les lignes du côté du gouvernement américain…. des dérogations ont d’ores et déjà été accordées à Apple par exemple ou Nike. Mais est-ce qu’une suppression ou un allégement est programmé sur le secteur ? On n’en sait rien ».

Et hors sol américain ? « On devrait constater un effet rebond sur le marché européen assez rapidement. D’une part parce que les budgets de communication et de marketing qu’investissent les Américains est considérables et que c’est le marché mondial du jeu de société qui en bénéficie. S’ils décident de stopper leurs campagnes sur les jeux existants faute de moyens, ou si un jeu ne bénéficie pas de ce levier parce qu’il ne sort pas sur le marché américain, l’impact sera non négligeable, insiste Hervé. De même, nos éditeurs lancent souvent des commandes groupées pour plusieurs marchés à la fois, dans une logique d’économie d’échelle. S’il n’y a plus le marché américain comme débouché, le prix de production des versions anglophones risque d’augmenter, avec une répercussion envisageable sur le prix final du jeu au Canada ou en UK ».